« Moche », « incompréhensible », « inutile », « illisible », « Compliquée »…
Que n’a-t-on pas entendu au sujet de l’écriture inclusive ?
Alors pourquoi la pratiquer ici ?
Parce que le langage façonne notre pensée (démonstration par George Orwell en 1949 dans 1984). Le langage, en tant que représentation du monde, participe aux représentations sociales, à la manière dont l’être humain conçoit, organise et vit le monde.
Si seul le genre masculin est utilisé pour désigner de manière dite « générique » le genre humain, alors le genre féminin, les femmes sont infériorisé·e·s par rapport au masculin, puis invisibilisé·e·s dans la langue. Si les femmes sont infériorisées ou n’existent pas dans la langue, dans l’espace public qu’est la communication, alors elles disparaissent aussi de la pensée.
De nombreuses études en psycholinguistique démontrent que la forme masculine oriente l’interprétation vers les hommes1, renforçant les stéréotypes de genre pour les métiers, augmentant l’impression que le groupe désigné comporte plus d’hommes que de femmes2, le tout participant à une surreprésentation de l’homme par rapport à la femme, le premier ayant alors plus d’importance que la seconde dans la pensée et l’espace public.
Le cerveau n’interprète pas le masculin comme neutre3. Le langage masculinisé, en tant que représentation du monde, n’est donc pas neutre ; il participe aux stéréotypes de genre et donc, à une vision inégale de la femme et de l’homme.
De la pensée aux actes, il n’y a qu’un pas.
Le fonctionnement cognitif des représentations est à ce point important que si l’on veut l’égalité entre les femmes et les hommes, il est nécessaire d’adopter l’écriture inclusive.

Photo de Clay Banks sur Unsplash
George Orwell, son œuvre 1984 et la novlangue sont souvent cité·e·s à tort et à travers par les anti contre l’écriture inclusive. A l’instar de Raphäel Enthoven qui, dans sa chronique matinale du 26 septembre 2017 sur Europe 1, énonce que « l’écriture inclusive est une réécriture qui appauvrit le langage comme la novlangue dans 1984 ».
Pourtant, la novlangue est une langue outrageusement simplifiée, appauvrie, démunie de mots qui, par l’absence de représentations linguistiques, d’expressions concrètes, tarit la pensée, supprime les notions et idées, et empêche toute possibilité de pensée subversive et en opposition à l’ordre établi.
Or, l’écriture inclusive fait tout l’inverse : elle ajoute des règles orthographiques et grammaticales, elle ajoute des syllabes, de nouveaux mots ; elle enrichit la langue, et donc la pensée, de toutes les composantes du genre humain.
Enthoven énonce donc un non-sens absolu.
En outre, n’oublions pas que la novlangue est un outil, dans 1984, pour véhiculer et ancrer le discours des dominants. Or, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’aujourd’hui, dans notre société, le discours dominant n’est pas celui de l’égalité entre les hommes et les femmes ou de l’effacement du genre.
C’est tellement l’inverse que l’on voit bien que dans la métaphore de 1984, c’est le masculin générique qui constitue la novlangue, en ce qu’il efface les femmes de la communication et donc de la pensée ; Enthoven n’est qu’un membre du pouvoir dominant, à savoir le patriarcat, qui inverse les valeurs ; et c’est l’écriture inclusive qui lutte contre ce régime dominant.
La langue n’est pas une entité immanente tombée du ciel qui s’est imposée à l’être humain, elle ne s’est pas construite toute seule dans son coin avant d’arriver dans nos cerveaux et nos bouches. C’est l’être humain qui l’a créée, qui en a inventé les règles.
C’est l’être humain qui a décidé, arbitrairement, un jour, qu’au pluriel, le masculin l’emportait sur le féminin.
Ce que l’être humain a fait dans un sens, il peut donc le faire dans l’autre. C’est un choix, et un choix révèle toujours un système de valeurs.

Ainsi, lorsqu’au XVIIe siècle, le choix fut fait (et soutenu par l’Académie française) de supprimer la règle de proximité (selon laquelle on accorde le genre et éventuellement le nombre d’un adjectif avec le nom le plus proche qu’il qualifie, ou le verbe avec le sujet le plus proche dans une coordination de groupes) pour adopter la règle du « masculin l’emporte sur le féminin », la raison de ce choix était, selon Claude Favre de Vaugelas (membre de ladite Académie) que « le genre masculin, étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble » (Remarques sur la langue française, 1647).
« le genre masculin, étant le plus noble, doit prédominer »…Considérer que le genre masculin représenterait mieux le genre humain est une vision proprement misogyne et sexiste, à l’origine de la règle grammaticale du masculin générique. Et c’est précisément le problème contre lequel l’écriture inclusive lutte.
N’en déplaise donc à Enthoven, ce qui est totalitaire, c’est ce choix historique d’avoir imposé une vision patriarcale du monde via la langue et de continuer aujourd’hui à vouloir l’imposer. Vouloir réduire la vision patriarcale du monde via l’écriture inclusive est donc une lutte contre ce totalitarisme.
Les anti considèrent que revenir sur l’édiction de cette règle serait régressif. Mais c’est bien la misogynie, le sexisme et le patriarcat, véhiculées par la langue non inclusive, qui sont archaïques.
D’autres se plaignent que l’écriture inclusive est trop compliquée, que cela rallonge le temps de lecture, limite l’apprentissage. Mais les études psycholinguistiques démontrent le contraire : le point médian peut certes ralentir un peu la lecture au début, mais les personnes s’adaptent et retrouvent vite leur rythme de lecture4.
Quant à l’apprentissage de la lecture, c’est le propre de l’apprentissage que de former les cerveaux à de nouvelles choses. Plus on apprend jeune, plus c’est facile.
Apprendre, s’adapter, se former, s’habituer, modifier ses habitudes…C’est bien ce qu’ont dû faire les gens au XVIIe siècle, lorsque la règle de proximité a été supprimée au profit de celle du masculin générique. S’iels y sont arrivé·e·s, on y arrivera aussi. Pour reprendre l’argument des anti, n’avons-nous pas évolué depuis ? Ne sommes-nous donc pas plus à même d’apprendre plus facilement ? L’argument de l’évolution des anti s’ancre tellement dans le passé qu’il cache en réalité un attachement totalitaire à un système traditionnellement patriarcal, et le traditionalisme est l’une des caractéristiques du fascisme.
L’écriture inclusive serait imprononçable ! Parce que l’on prononce à voix haute les emoji, les parenthèses, les virgules, les tirets, les guillemets, les crochets, les points ? Prononce-t-on la lettre L dans le mot fils ? Qui pour s’insurger contre tous ces détails à l’écrit ?
A l’inverse, on dit bien #, /…Alors qui sait, peut-être qu’un jour l’on prononcera aussi le point médian.

Fin octobre 2017, l’Académie française annonce que la langue française se trouve en « péril mortel » devant l’écriture inclusive.
En 2022, la Commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport a adopté au Sénat une proposition de loi (texte, notamment, de Pascale Gruny, LR) visant à « protéger la langue française des dérives de l’écriture dite inclusive ». Les parlementaires estiment que l’écriture inclusive constitue une « menace » pour la langue française.
« Péril mortel », « menace »…Les mots employés en disent long, bien plus sur ceux qui les prononcent que sur les militant·e·s de l’écriture inclusive. Et pour cause : l’écriture inclusive détrône les hommes de leur piédestal arbitraire et les met à égalité avec les femmes dans l’espace public de la communication et le champ des représentations, dans les esprits. Cette égalité est certainement ressentie par les misogynes, sexistes et partisan·e·s du patriarcat comme une émasculation, là demeure leur péril mortel.
Ici encore, nous sommes témoins d’une inversion des valeurs : ce n’est pas la langue française qui est menacée, en péril mortel, mais les femmes ; le choix historique et maintenu du patriarcat, véhiculé en l’occurrence par le masculin générique et ainsi ancré au plus profond des inconscients collectifs, tue. Pour de vrai. En France en 2024, on compte 164 féminicides. Un viol ou une tentative de viol toutes les 2 minutes 30.
La langue n’appartient pas qu’à quelques membres d’une Académie qui déciderait pour les autres, elle appartient à tout le monde. Et en s’obstinant contre l’écriture inclusive, les partisan·e·s du masculin générique révèlent leur volonté de dominer l’espace public, de se l’accaparer, d’en expulser les femmes.
Dans ce débat, pour maintenir leur position dominante, mais pour cacher leurs velléités de domination, les partinan·e·s du masculin générique vont mobiliser tous les arguments possibles et imaginables contre l’écriture inclusive, ce qui, conséquemment, les fait se contredire. Quant on est de mauvaise foi, la cohérence ne préoccupe pas vraiment…
Ainsi, certains utilisent l’argument de la novlangue, à savoir l’appauvrissement de la pensée par la langue, puis l’argument selon lequel il n’existe pas de lien entre langage et pensée et que changer le langage ne va pas changer les mentalités sur les inégalités entre les femmes et les hommes. Autrement dit, les mêmes personnes soulèvent l’influence de la langue sur la pensée et nient cette influence.
D’autres prétextent que l’une des inégalités entre les hommes et les femmes à supprimer le plus urgemment n’est pas la langue, mais les inégalités de salaire par exemple (lorsque les dominant·e·s, qui créent les problèmes, expliquent aux dominé·e·s qu’ils doivent hiérarchiser leurs luttes dans la résolution desdits problèmes, on atteint l’inversion paroxystique des valeurs et le summum du paternalisme pervers) et que la langue peut bien attendre. Alors, l’écriture inclusive, bagatelle ou péril mortel ?
Autre inversion des valeurs de la part de l’Académie française lorsqu’elle déclare en 2017 que l’écriture inclusive est un péril mortel, « ce dont notre nation est aujourd’hui comptable devant les générations futures ». Ce dont nous sommes comptables devant les générations futures, c’est de laisser une langue véhiculer des représentations masculines du monde, au détriment des femmes, toujours victimes du patriarcat, de violences verbales et physiques, de harcèlement psychologique et sexuel, de viol, de féminicide.
En Suisse, en Belgique, au Québec, l’écriture inclusive existe déjà depuis longtemps, et personne n’en meurt. Cela illustre à quel point la France est conservatrice, et le choix du masculin générique une absurdité aberrante.
L’écriture inclusive n’a pas pour but de faire disparaître les hommes du langage, de l’espace public qu’est la communication, ni même d’inférioriser le genre masculin au genre féminin. Choisir l’un ou l’autre dessert forcément cellui qui n’est pas choisi·e.
Bien au contraire, l’écriture inclusive n’a que pour seul objectif la représentation du genre humain dans sa globalité. En évitant d’avoir à choisir entre l’un ou l’autre, on supprime les stéréotypes de genre et, in fine, chacun·e existera dans les esprits de toustes.

Photo de Clay Banks sur Unsplash
Les anti s’indignent : selon eux, l’écriture inclusive serait un mouvement totalitaire voulant imposer l’égalité par la force. Une telle inversion des valeurs pouvait faire sourire il y a 25 ans…Aujourd’hui, elle est effrayante.
Remettons alors les choses à l’endroit, encore une fois : c’est le masculin générique qui a imposé par la force une vision patriarcale, misogyne et sexiste du monde ; c’est ça, le totalitarisme. L’écriture inclusive lutte contre le totalitarisme en remettant l’égalité au goût du jour. Et c’est ce qui dérange les totalitaires du masculin générique.
En effet, à l’aune des développements précédents, force est de constater (sans mauvais jeu de mots), que les hommes sont privilégiés dans les représentations sociales par la règle du masculin générique. L’intérêt de ces dominants est de préserver le statu quo, leur domination. Dialoguer avec eux pour tenter de les convaincre à abandonner leur position ne fonctionne visiblement pas. Au contraire, ils taclent leurs adversaires ad hominem plutôt que de discuter du fond, du fondement de leur position. Et l’on se retrouve ici encore face à l’une des caractéristiques du fascisme : la haine des intellectuel.le.s.
Donc si l’on pousse le raisonnement jusqu’au bout : face au refus borné d’abandonner une position dominante, les dominé.e.s n’ont pas d’autres choix que de recourir à la force. Ce n’est pas de l’agressivité, c’est la défense contre l’agression des puissant·e·s.
Oui, l’écriture inclusive est un choix politique, contre le patriarcat, la misogynie, le sexisme ; pour l’égalité de tous les êtres humains.
Mais Les Autres Terres n’imposera pas ce choix aux auteur·e·s dans leurs œuvres, chacun·e chacun fera comme iel voudra.
Aux antipodes de l’archaïque Académie française, nous laisserons le dernier mot à ce sujet à Victor Hugo : la « langue française n’est point fixée et ne se fixera point. Une langue ne se fixe pas. L’esprit humain est toujours en marche, ou, si l’on veut, en mouvement, et les langues avec lui. Les choses sont ainsi. […] C’est donc en vain que l’on voudrait pétrifier la mobile physionomie de notre idiome sous une forme donnée. C’est en vain que nos Josué littéraires crient à la langue de s’arrêter ; les langues ni le soleil ne s’arrêtent plus. Le jour où elles se fixent, c’est qu’elles meurent » (Préface de Cromwell, 1827).
- Braun, Sczesny, & Stahlberg 2005 ; Hamilton 1988 ; Vervecken, Hannover & Wolter 2013 ; Brauer & Landry 2008 ; Chatard-Pannetier, Guimont & Martinot 2005. Richy, C. et Burnett, H., « Démêler les effets des stéréotypes et le genre grammatical dans le biais masculin : une approche expérimentale », GLAD! (2021), https://doi.org/10.4000/glad.2839 ↩︎
- Xiao, H., Strickland, B. & Peperkamp, S. (2023). “How Fair is Gender-Fair Language? Insights from Gender Ratio Estimations in French”, Journal of Language and Social Psychology, 42(1), 82-106. https://doi.org/10.1177/0261927X221084643 ↩︎
- Spinelli E., Chevrot J-P., Varnet L., (2023), Neutral is not fair enough: testing the efficiency of different language gender-fair strategies, Frontiers in Psychology, https://doi.org/10.3389/fpsyg.2023.1256779 ↩︎
- Cf. note 3 ci-dessus. ↩︎

